Traduction du premier chapitre du livre "profugopoli" de Mario Giordano

 

Improvisation et aventuriers

L'accueil ? Les Pompes funèbres, la tarantella et la pèche sportive

L'immigration, aujourd'hui, est un grand gâteau. Tous veulent se la partager. Tous en veulent une part. Pour participer à la fête, au minimum, il faudrait des capacités, de la transparence, de la préparation. Mais il y a l'urgence : on ne peut pas s'arrêter à de telles subtilités. On ne peut pas tout contrôler. Et ainsi, si on creuse le sujet, on découvre que parmi ceux qui gèrent les réfugiés (et les financements connexes) pout le compte des préfectures il y a de tout : l'association folklorique Sicilia Bedda, spécialisée dans la tarentelle, la friscalette (flute sicilienne taillée dans un os de chien) et la guimbarde ; la coopérative qui organise des formation pour les videurs de boîte de nuit et les employés de pompes funèbres ; un institut scolaire pour les prothésistes dentaires ; une association de pêche sportive ; la société spécialisée dans la logistique des entreprises ; un installateur d'équipements hydrauliques ; un ancien Major de l'armée de l'air et son épouse ukrainienne qui tenait une laverie ; une société de dératisation et de jardinage.... Toutes mues par un élan de générosité et de solidarité ? Au vu des réalités, on peut en douter.

L'accueil ? Entre un cours destiné aux videurs et un pour des pompes funèbres (en lien avec un trust dans un paradis fiscal)

«Devenez frigoriste, l'une des professions vertes les plus demandées dans les prochaines années !» Si vous voulez être frigoriste et vous spécialiser dans l'ajustage des serpentins et des machines à glace, venez donc ici : le CSFO (centre d'étude, de formation et d'orientation de Monselice (province de Padoue) offre des formations intéressantes. Vous pouvez aussi y recevoir une formation de pizzaiolo, de vigile, d'auxiliaire de la circulation ou de videur de boîte de nuit. En avant ! Qu'attendez-vous ? «Trouvez un job !» vous enjoint le site internet de la société, qui publie des dessins bizarres, presque des bandes dessinées, et vous promet des résultats quasi garantis. Et si vous ne vous sentez pas portés vers les installations réfrigérantes, la pizza quatre-saisons, ni la sécurité dans les discothèques, ne vous inquiétez pas. Il y a la dernière trouvaille maison : la formation pour les employés de pompes funèbres. Ca au moins, c'est un marché qui ne connaît pas la crise. Et mainteant, vous vous demandez : ne parlions-nous pas de l'accueil des réfugiés ? Que vient faire ici le CSFO, heureuse société de Padoue dédiée à la formation des videurs, des pizzaiollos, et des employés de pompe funèbre ? C'est là que réside le problème. Ce centre de formation, en fait, entre un cours pour les frigoristes et un pour les auxiliaires de trafic routier, a pris en gestion une cinquantaine d'immigrés encaissant pour chacun une contribution de la préfecture à hauteur de 34,89 € par jour. Avaient-ils de l'expérience dans ce domaine ? Non. Avaient-ils démontré une expérience d'action solidaire ? Pas vraiment. Et pourquoi donc le CSFO ? Peut-être que les vigiles en formation pouvaient participer à la gestion des masses ? Les frigoristes allaient-ils refroidir le caractère des Ghanéens ou des Senagalais ? Non ? Et alors ? Pourquoi 50 désespérés ont-ils été confiés justement à cette Srl (équivalent italien de la SARL française) ? Attention ! Selon les documents officiels de la Préfecture de Vicence, le CSFO n'a été l'attributaire d'aucun appel d'offre. La consultation a été remportée par une coopérative ( la «Con Te de Quinto Vincentino»), qui a pourtant rapidement renoncé au juteux cachet de 34,89 euro par jour. Et c'est ainsi que, à pas de loups, les spécialistes des videurs et des pompes funèbres sont entrées dans le jeu. : peut-on laisser se perdre une occasion pareille ? Business is business. Et à la CSFO, on s'y connaît en business.

On s'y connaît en business, c'est vrai, mais pas du tout en accueil. C'est pourquoi les problèmes sont survenus rapidement. Les 50 immigrés ont été placés dans une ancienne colonie de vacances de la commune de Schio (province de Vicence), le centre de Pian delle Fugazze, qui à partir de là, a pris de l'importance dans les chroniques locales. Les conditions dans lesquelles étaient maintenus les réfugiés, en fait, sont à la limite de l'indécence. Et probablement même au-delà des limites de l'indécence.

Quelques conseillers municipaux du PD ont réalisé une inspection le 9 septembre 2015, et leurs accusations ont abouti à une question au parlement. On parle de «dégradations inacceptables», «d'abîmes d'incivilités», «de lits insuffisants», «de sanitaires bouchés», avec «des couloirs inondés», «des équipements hors normes», de malades non soignés, «de l'absence de vestiaires adaptés».

Entre autres, il a été noté qu'il avait été confié à tous les hôtes, en début de séjour, une assiette et deux couverts en plastique, jetables. Pendant des mois, ils ont été contraints de manger là-dedans. Sales et cassés. Honteuse situation ! «Et pas même un verre pour boire !»

Et pensez donc que l'argent de la Préfecture tombait régulièrement dans les caisses de la Srl spécialisée dans les pizzaiole et les videurs. Et ce sont des chiffres modestes. Outre ces 50 réfugiés de Pian delle Fugazze, le CSFO en gérait encore 11 à Monte di Malo, et 20 de plus dans la commune de Valdastico : au total plus de 80, plus de 80 000 euros par mois. Où est passé cet argent ? On peut se le demander d'autant plus que dans les autres structures gérées par la Srl, comme à Pian delle Fugasse, des manquements ont été relevés : hygiène déplorable, nourriture insuffisante. Et dans les autres structures aussi, ont éclaté des mouvements de protestation. Le Maire de Monte di Malo, par exemple, parle d'appartements impraticables, de l'absence de tout programme d'insertion (d'autre part, beaucoup réagissent ainsi : «ceux-là sont des Sénégalais, ils seront surement expulsés. Pourquoi devrions-nous les intégrer ?»)

Il est évident que nous sommes face à un cas typique de tour de passe-passe économique : il s'agit de l'escamotage de la contribution d'état. l'Abracadabra de l'immigré perdu. En pratique : l'argent sort de la poche des contribuables, passe dans les Préfectures, et finit dans les poches de la Srl, même s'ils ne correspond pas au service adéquat. Y a-t-il quelqu'un qui spécule ? Quelqu'un qui y gagne quelque-chose ? La clarté serait de rigueur. Pourtant le dernier bilan du CSFO disponible à la chambre de commerce est celui de 2011, quand la SARL ne s'occupait pas encore d'immigrés. Elle présentait alors un chiffre d'affaire plutôt modeste (117 000 euros) et un exercice déficitaire de 8375 euros. Les bilans suivants ne sont pas consultables. Mais peut-être que cette donnée est sans importance : la société qui gère l'accueil de 80 réfugiés dans la province de Vicence a 86 % de son capital dans le trust Calvet, un fond assujetti aux lois de Jersey, île de la Manche célèbre dans laquelle prospèrent des sociétés off-shore et où il n'y a pas de taxe. On dit que l'accueil ne rapporte pas grand-chose, si ce n'est de faire gagner le Paradis. Mais ce paradis-là, fiscal, rapporte.

L'accueil ? C'est l'affaire de l'installateur de dispositifs hydrauliques, en lien avec Miss Pays du Vésuve.

En revanche, c'est un entrepreneur quinquagénaire de la province de Naple qui a fait main basse sur les réfugiés ; il s'appelle Pasquale Cirella. Il a l'habitude de faire les choses en grand. Pour vous donner une idée, entre avril et juin 2015, il s'est fait attribuer par la préfecture 460 immigrés en douze consultations différentes. Le compte est vite fait : plus de 15 000 euros par jour, presque 500 000 euros par mois. Et en vérité, ce n'est pas rien pour sa société qui, en peu d'années, a multiplié son chiffre d'affaire : en 2009, elle facturait 44 000 euros, en 2014 elle a facturé 5 568 000 euros, c'est-à-dire 126 fois plus.

Mais qui est Chirella ? un bienfaiteur désintéressé ? Un missionnaire de la solidarité ? Un disciple partenopéen (napolitain) de Mère Thérésa de Calcutta ? Allons donc ! Il a démarré comme installateur de systèmes hydrauliques et de chauffage. En 2001, il crée une entreprise de systèmes électriques. En 2003, il passe au secteur hôtelier et fonde la société Family Srl pour «la gestion d'hôtels, pensions, restaurants, pub, pizzerias, bar et discothèques». Mais cette activité, évidemment, ne décolle pas. C'est à ce moment que surgit l'idée géniale : se lancer dans l'accueil. Et en faire son activité principale. En fait il est écrit dans le bilan de la Family Srl de 2014 «l'urgence des réfugié est l'objet principal de notre société». Compris ? L'objet prinicpal ! Adieu les restaurants, les auberges, adieu les pub, bars et discothèques. La Family gère l'accueil d'urgence des réfugiés. Ainsi, le chiffre d'affaire est multiplié par 126...

Mais comment la Family a-t-elle pu remporter toutes les consultations de la Préfecture ? Très simplement. Elle se présente généralement avec une coopérative sociale nommée New Family. Ils forment ce que, dans le jargon des affaires on appelle une ATI, (associazione temporanea d'impresa) une association Temporaire d'Entreprises : Family et New Family, la Famille et la Nouvelle Famille. Pour une activité située à Giugliano, terre connue pour d'autres «familles» (Giugliano se trouve à proximité de Naples, territoire fortement touché par le phénomène mafieux. La Mafia ya est parfois appelée "la famille") , on aurait pu choisir un nom plus pertinent, moins évocateur. Mais c'est ainsi, la Family et la New Family ont raflé les appels d'offres et ont réparti les immigrés dans toute la zone : Hôtel La costiera d'Argerola, Hôtel Garden Rose de Marano, immeubles locatifs Sapzaini, à Giugliano, Villa Angelina à Castellammare di Stabia...

Pourquoi l'association entre ces deux strucures est-elle si forte ? Pourquoi sont-elles quasiment imbattables ? Pourquoi sont-ils si convaincants ? Peut-être sont-ils spécialisés dans l'accueil ? L'ancien installateur de systèmes hydrauliques n'a certe aucune expérience en la matière. On pourrait supposer que ceux de l'entreprise sociale aient cette compétence. Mais la présidente de cette dernière au moment de la signature, était Daniela Carotenuto, qui a un CV d'un autre genre : en réalité elle était speakrine à la RAI, présentatrice de concours de beauté, chorégraphe de défilés de mode, elle avait été élue miss Vésuve, «Miss Modela Domani Campania» ; elle a à son actif d'autres émissions de télé importantes : «tranches de soleil», sur TeleCapri et une parodie de la RAI sur TV Luna. Pas forcément la formation idéale pour être choisie par la Préfecture et gérer des réfugiés, qu'en pensez-vous ?

Effectivement, l'expérience acquise à TeleCapri n'a pas suffit à éviter les problèmes. En Août 2015, éclata une révolte d'une foule de réfugiés que l'entreprise attributaire Family-New Family avait placé au Di Francia Park, un restaurant luxueux pour les cérémonies, transformé en lieu d'accueil. Des tensions, des affrontements, des routes occupées, du matériel brûlé. En effet le logement n'était pas idéal. Le Di Francia Park n'a pas de chambre à coucher, mais des lits de camps grossièrement empilés dans la salle de restaurant où sont hébergées 300 personnes. Au reste, pour gagner 5 millions et demi d'euros d'une manière ou d'une autre, il faut bien économiser, non ? L'ex installateur et Miss Vésuve sont ainsi faits . Et même si le 9 novembre 2015 elle a quité sa charge de présidente, même si en janvier 2016 le centre a été évacué et mis sous séquestre, l'entreprise n'a pas cessé son activité : heureusement pour elle, l'urgence demeure. Et comme on l'a vu, «l'urgence des réfugié est l'objet principal de notre société».

L'accueil ? C'est l'affaire la société de logistique pour les entreprises.

De la mise en place d'installations électriques à la logistique pour les entreprises. Mais oui : le marché de la logistique et du déménagement participe lui aussi au grand bal de la pseudo solidarité. En effet, le 24 janvier 2015, La préfecture de Piacenze distribue par appel d'offres un joli paquet de réfugiés. Il y en a 314 au total. L'appel d'offre sera partagé en 12. Associations de volontaires ? Pieuses dames de Saint-Vincent ? Bons Samaritains ? Allons donc ! Aux trois premières places, avec respectivement 65, 50 et 40 immigrés, on trouve trois Srl, sociétés à responsabilité limitée. Deux gèrent des hôtels, la troisième a pour objet social «les services logistiques relatifs à la distribution des marchandises». Elle s'appelle Lia Srl et a été créée à Lucera (Province de Fogia) où elle a encore un bureau, bien que le siège social soit aujourd'hui à Bergame.

On ne sait pas grand-chose sur la Lia. Elle a été créée le 29 octobre 2014, peu de mois avant sa participation à l'appel d'offre de la Préfecture. Son président est Ivan Falco, un bergamasque de cinquante-deux ans, propriétaire d'une agence immobilière. Aucun bilan n'a encore été présenté au registre des entreprises. Mais l'objet social est clair : «logistique pour les entreprises». Mais alors, pourquoi donc la préfecture attribue 40 réfugiés à cette société ? Sur la base de quelles compétences ? de quelle expérience ? Quelles analogies y a-t-il entre la logistique des entreprises et l'accueil ? Peut-être que les différences entre le transport des marchandises et la gestion des étrangers ont échappées au préfet ? Pourquoi s'être tourné vers une société de Lucera avec son siège à Bergame ? N'existerait-il donc aucune alternative sur le territoire d'Emilie-Romagne, si riche de volontaires et de générosité ? Se devait-on de confier cela à une société à peine créée et partagée entre les Pouilles et la province de Bergame ?

 

On ne connaît pas les raisons de ce choix, mais on en connaît les effets. La Lia Srl, effectivement, a placé 15 immigrés dans un gîte rural à Zavatarello, dans la province de Pavia, et 25 autres dans un gîte rural à Castell'Aquarto, dans la province de Plaisance. Le propriétaire de ce dernier, en septembre 2015, va se plaindre à la Télé de n'avoir pas été payé depuis trois mois. Il révèle le contenu de l'accord pour la location de la structure : 1000 € par mois plus les charges. Tout compte fait, pour 25 migrants hébergés à Castell'Arquato, la société de Lucera encaisse 26 250 € de la préfecture, (25 fois 35 € par jour) et devrait en payer 1000 de loyer. Même en les versant régulièrement et en les rajoutant aux autres dépenses, combien reste-t-il de marge ? Contactés au téléphone par la chaine de télé «Dalla vostra parte», les responsables de la Srl ont nié les profits importants. Ils ont déclaré que «pour en faire il faudrait plus d'immigrés». Mais qui exclut qu'il ne puisse en avoir d'autres ?

De la logistique pour les entreprises à la logistique pour les Préfectures, au fond, la marche n'est pas haute : il s'agit toujours de déplacer quelque-chose. Des biens ou des réfugiés, cela ne fait guère de différence.

L'accueil ? Le groupe folk Sicilia Bedda, spécialisé dans la Marranzannu et la Tarantelle s'en occupe.

L'accueil ? C'est une Tarentelle. Des tambourins et des mandolines. Cela vous semble étrange ? Peut-être, mais c'est une réalité. De fait à Salemi, dans la province de Trapani, un centre d'accueil pour les étrangers est géré directement par l'association folklorique Sicilia Bedda (Belle Sicile, en patois sicilien), spécialisée dans la danse «a chiovo» et la tarentelle, célèbre pour ses spectacles avec «friscalettu (flute sicilienne) , bummulu (Amphore musicale de Sicile : le son en est obtenu en soufflant dedans, comme on pourrait faire de la musique en soufflant dans une bouteille.) , guimbardes, tambourins et mandolines», au riche répertoire de chansons siciliennes, de Vitti' na crozza (j'ai vu un crâne) à Vola vola palumedda (vole, vole, colombe). Plus, évidemment, la célèbre chanson Mungibeddu (nom local de l'Etna) («di Mungibeddu tutti figghi semu», de Mungibeddu nous sommes tous fils) qui évoque, pour le Sicilien, une montagne. Exactement comme la montagne d'argent qui circule autour du business des immigrés, surtout dans ce coin-là. Sicilia Bedda, ce n'est pas que du folklore.

A Salami, pour illustrer cela, il y a au moins cinq centres d'accueil. Pour une population de 11 000 habitants, ce n'est pas rien. Mais que voulez-vous y faire ? il y a l'urgence, il y a un Préfet qui connaît bien la ville, il y a un beau gâteau de subventions à distribuer. Hop là ! les jeux sont faits ! A peu près tous participent la fête des réfugiés, même ceux qui n'ont que peu de compétences dans ce domaine. Pour ainsi dire, même ceux qui s'y connaissent mieux en accordéon qu'en accueil. Comme, justement ici, le groupe folklorique Sicilia Bedda, qui a obtenu de la Préfecture une quarantaine de réfugiés, et de la commune les locaux pour les accueillir : un ancien lycée agricole, concédé à titre gratuit. Un coup à houer du tambourin, oui, pour la fête !

Je comprends que puisse surgir le doute : une association dédiée à la tarentelle et à la guimbarde serait la mieux à même de gérer des immigrés ? Peut-être pas. Mais en Sicile il y a longtemps qu'on a cessé de se poser ce genre de questions : en 2014 par exemple, on a découvert une association qui avait pris la tutelle de 94 réfugiés puis, n'ayant pas d'autre local pour les héberger, les faisait dormir dans un night-club, le Tropicana de Ragusa. Protagoniste de cette entreprise inoubliable la coopérative Villa Salus, dirigée par Giovanni Occhipinti, un gros bonnet de Forza Italia, mais aussi entrepreneur touristique de la zone. Mais pourquoi lui confier des réfugiés, justement à lui ? Et pourquoi le laisser les héberger au Tropicana ? Le Préfet a expliqué, un peu gêné : «je ne savais pas qu'il s'agissait d'une salle de danse, ce n'était pas écrit sur les rapports techniques qui nous avaient été présentés».

C'est sûr : comment distinguer un night-club d'un centre d'accueil ? Cela doit être difficile. Et même, cela

devait être impossible dans la Sicile du grand chaos de l'immigration, où il peut même arriver de confondre un

permis de séjour avec une guêpière8. Ne vous en étonnez pas : ici tout arrive. Ici, il arrive même que 245

mineurs soient confiés à une coopérative qui se nomme comme une chanson de Paolo Valesi : La Force de la

Vie, et qui jusqu'au moment de l'engagement ne pouvait invoquer que la gestion d'hospices de vieux. Résultat ?

Les mineurs ont été flanqués dans un bus, ont voyagé toute une nuit, et ont débarqué à Caltagirone, à la Villa Montevago. «Structure inadaptée» a tonné la commune. «Tout est en règle» a répliqué la coop. Trois mois plus tard, le centre d'accueil a été démantelé pour cause d'inefficacité manifeste, et les jeunes ont été répartis çà et là. Une autre coopérative naquit alors, sortie de la côte de La Force de la Vie : ils l'ont appelée La Vie est Maintenant. De Paolo Vallesi à Claudio Baglioni (Paolo Vallesi et Claudio Baglioni sont deux chanteurs italiens). D'un titre de chanson à un autre. Même si on a l'impression qu'en Sicile, en matière de réfugiés, c'est toujours la même musique, la même rengaine.

Accueil ? A la place du laboratoire scientifique (et du centre ornythologique Centro Anatre Mediterranee)

Tout peut être utilisé pour l'affaire des réfugiés. Même un laboratoire scientifique. C'est arrivé à Penne, dans la province de Pescara. Le «Lapiss» est un petit joyaux, inauguré en 2010 pour offrir une formation complète aux employés du secteur de l'environnement. Un centre technique, en somme, une oasis naturelle d'avant-garde, un pôle d'excellence pour la recherche sur les sujets délicats, comme la biodiversité et les écosystèmes. Pourtant, à partir du 27 août 2015, le laboratoire Lapiss a changé de destination, au moins en partie : il est devenu un centre d'accueil. Et il héberge une quarantaine d'immigrés. La science peut attendre, contrairement aux 35 euros par jour et par immigré.

C'est la Cogecstre qui encaisse, une coopérative «spécialisée dans l'environnement depuis 1987», et qui a réalisé ici des projets importants, comme le Centre Lontra, le Centro Anare Mediterranee, l'Etang aux Amphibies, la Zone des Tortues communes et le Jardin des papillons. Un petit empire de la nature qui arrive à un chiffre d'affaires de plus d'un million d'euros (1 080 544 € en 2013), avec de nombreuses contributions régionales et européennes. Mais pourquoi la Cogecstre, qui s'occupe de l'étang des amphibies s'occupe-t-elle de celui des immigrés ? Pourquoi s'est-elle présentée à la préfecture pour demander à participer à l'appel d'offre ? Pourquoi est-elle passée de la loutre au Sénégalais, et du papillion à l'Ivoirien ?

La réponse, comme toujours, est à rechercher dans les bilans financiers. En fait, en 2010, quand la coopérative a reçu de la commune l'immeuble dédié au laboratoire d'avant-garde, elle s'est endettée pour le mettre en service : 306 292 euros, une belle somme. A vrai dire, elle a aussi obtenu le droit de louer la structure pour des congrès, des rencontres de chercheurs, des symposiums, des ateliers scientifiques. Mais évidemment les recettes ont été plus faibles qu'attendues. Et donc, tant pis pour la révolution verte : faisons fi de la science, mieux vaut héberger des immigrés. ne serait-ce parce qu'ils sont plus nombreux. Et plus rentables.

En effet, le gâteau est est appétissant : 40 réfugiés à 35 euros par jour pendant quatre mois (de septembre à décembre 2015) rapportent 168 000 euros, plus de la moitié de la dette contractée par Lapiss. Une occasion à ne pas laisser passer. Il est juste dommage que ce laboratoire ait été aussi financé par des fonds régionaux, et évidemment pas pour devenir un centre d'accueil. Résultat ? La Cogecstre, «spécialisée dans le secteur de l'environnement» aura de nouvelles recettes. Mais le prix en est élevé : il y a le risque que, entre l'ornythologie méditerranéenne et les tortues communes pointent les habituels dindons : les contribuables, évidemment.

L'accueil ? C'est l'affaire de l'institut d'ondotologie

Descendons à Caserta. Ici, en mars 2015 a été lancé un gros appel d'offre pour l'accueil de 1280 immigrants, un gâteau de 10 millions d'euros (10 752 000 pour être exact). Evidemment, beaucoup ont candidaté pour un tel marché. Et parmi eux est même apparu, pensez donc, une école d'ondotologie. Il s'agit de l'Institut Paritaire de Formation Santa Croce Coop, situé à Castellamare di Stabia (province de Naples). A la vérité, Santa Croce ne se limite pas aux cours pour les élèves dentistes. Dans ses murs il y a aussi l'institut professionnel pour les opérateurs en ophtalmologie, un institut technique du tourisme, une école primaire, une école maternelle, «des laboratoires modernes, des salles de classes lumineuses, un enseignement sérieux et régulier». On veut bien y croire.

Mais sur quels bancs les réfugiés vont-ils prendre place ? Finiront-ils derrière le tableau, en compagnie du concierge ?

L'Institut Paritaire de Formation Santa Croce Coop a participé au troisième et au cinquième lot de l'appel d'offres de la Préfecture de Caserta en mars 2015. Il est arrivé quatrième pour un lot, deuxième pour l'autre. En tout il s'est vu adjugés 58 réfugiés. Mais on ne peut pas dire que la gestion en soit exemplaire : pour 24 d'entre eux, par exemple, elle a loué une maison à Cellole, à 100 kilomètres de son siège. La maison s'est rapidement révélée inadaptée, non équipée, avec une structure inexistante («il n'y a même pas un lit pour tous» selon le Maire après une première inspection). De plus, les opérateurs ont semblés incapables de gérer la situation qui, de ce fait, est rapidement devenue explosive. Des protestations en tous genres ont explosé. Quatre mois plus tard, la maison a été fermée et les étrangers ont été transférés. Considérant que nous parlons ici de dentistes, nous pourrions nous permettre une boutade : ils s'y sont cassé les dents10. Mais subsiste un sérieux doute : Qui a eu l'idée de confier des immigrés à un institut spécialisé dans les appareils dentaires en tous genres ?

Entre autres, derrière l'institut semble se cacher un personnage plutôt connu dans les chroniques judiciaires. C'est en tout cas ce qui est suggéré par une question parlementaire présentée par Arturo Scotto , du SEL (Sinistra Ecologia Libertà, parti politique italien de gauche). Il s'agirait de Francesco Paolo di Martino, déjà impliqué dans le scandale des déchets de Campanie, et sur lequel le Procureur de Naple enquête pour de fausses factures. «Pour ses associés, c'était Beckenbauer. Dans le pays, c'était Zorro» écrivait de lui le journal «La Republica» le 18 avril 2013, quand il a été appréhendé. «L'épilogue, hier quand l'ex Zorro-Backenbauer a été arrété dans sa lumineuse maison de Parioli, à Rome».

A l'occasion de cette enquête, Zorro di Martino a été accusé d'utiliser l'établissement privé Institut Santa Croce pour des opérations fictives. C'est ce même institut Santa Croce qui deux année plus tard remporte la consultation en vue de l'attribution des étrangers.

L'accueil ? après le photovoltaïque et les laveries automatiques.

Entre Mantoue et Vérone, presque 200 réfugiés ont été confiés à la Coopérative d'Assistance Serena. Fondée en 2011 pour s'occuper des handicapés, elle a ajouté en 2013 la qualification d'entreprise agricole pour la culture céréalière et, en 2015, elle a pris la succession dans la gestion de deux auberges, le California, à Ostiglia et le New Garden à Quigentole (Ostiglia et Quigentole sont deux villes sur le Po, à l'est de Maontoue). Handicapés, céréales et hôtels : c'est parfait, non ? Exactement ce qu'il faut pour devenir un point de référence en matière d'accueil des immigrés. En fait, elle en a obtenu 80 de la Préfecture de Mantoue (à partir du 1er avril 2015) et 108 de plus de la Préfecture de Vérone. Ces derniers ont été répartis sur quatre sites différents, parmi lesquels l'auberge Il Bartoccolo (le Brocolis) et l'agrotourisme Anatra Felice (le canard joyeux).

La Coopérative d'Assistance Serena a son siège à Vérone, au 13 de la rue Cristofoli, adresse qui est également celle de son président. Il s'appelle Francesco Caso, 66 ans, originaire de l'Avvelino(une Province de la Campanie, Région du sud de l'Italie) . Selon le journal Corriere del Veneto, il serait un ancien major de l'armée de l'air italienne, mais dans sa vie, il a touché à tout, ouvrant puis refermant au moins 19 sociétés, principalement des bars, des pub, des restaurants, mais aussi des sociétés d'intermédiation, de commercialisation de produits maritimes, d'installations photoélectriques. La vice- présidente est ukrainienne. Elle a un lavomatic à Vérone, la «Rapide de Gryshyna Svitlana». Mais cette dernière est fermée. La gestion des immigrés, là encore, n'est pas exempte de problèmes. En particulier, au New Garden de Quingetole, en avril 2015, une révolte a éclaté. Les journalistes sont accourus. Francesco Caso a bavardé avec eux et a raconté en avoir eu l'expérience au Rwanda et en Suisse. Il leur a dit sèchement : «du Business ? Quel Business ? Prenez-les donc ! Essayez donc de gérer ces personnes !». Pourtant, malgré révoltes et protestations, l'impression est que ses affaires ne marchaient pas trop mal. Lui parle d'un «chiffre d'affaire

15  qui oscille entre un million et un million et demi». Difficile de le savoir puisque le bilan n'est pas publié, les coopératives n'étant pas astreintes à le faire. Mais en 2015, probablement, les encaissements ont été supérieurs au million évoqué dans l'interview. Il suffit de faire deux calculs : pour les 80 immigrés de Mantoue, la Serena reçoit 759 000 euros de la préfecture. Et pour les 108 de Vérone, 1 135 135 euros. Donc presque 2 millions d'euros. Probablement beaucoup plus que ce que rapporte un bar quelconque de province ou des installations photovoltaïques, ou ncore les lavomatic La Rapide de la vice-présidente Svitlana. Alors, pourquoi se plaindre ? Vivent les réfugiés ! Si cette urgence se prolonge, l'entreprise de l'ancien major ne sera pas contrainte à mettre la clé sous la porte. Contrairement aux 19 précédentes.

L'accueil ? C'est l'affaire de l'ancien conseiller municipal et du typographe.

Il éclate : «Ca suffit, ces coûts dus à la politique !» «Savez vous combien je gagne ?» Suspens. «Je gagne 81 € par an !» Et pour ne laisser aucun doute, il montre son bulletin d'indemnités. C'était en août 2011. Emanuele Ghionzoli, alors conseiller municipal du Parti Démocrate à Fabbriche di Vallico, petit village de 562 habitants dans la montagne du Garfagnan, voyageait vers Rome pour l'une des nombreuses manifestations des communes contre les coupes du gouvernement. Quatre ans plus tard, en août 2015, Emanuele Ghionzoli est à la tête d'un petit empire de la solidarité : son association «Participation et Développement», de fait, gère 109 réfugié pour le compte de la Préfecture de Grossetto (à 33 € chacun) et 20 autres pour le compte de la Préfecture de Lucca (à 32,95 € chacun). Cela représente 127 546 euros par mois. Annuellement, cela représenterait un peu plus d'un million et demi d'euros. Presque 20 000 fois ses indemnités d'avant. Pas trop mal, non ? Participation et Développement a été inscrit au registre du bénévolat en 2012. Auparavant, l'ex conseiller municipal avait essayé de s'occuper d'un peu de tout : une société d'énergie, une agence immobilière, une cabinet d'odontologie. Mais rien qui ait eu le succès de l'association de bénévoles : ouverte au même siège que l'ancienne entreprise individuelle Cosmos d'Emanuele Ghionzoli, elle n'est pas inscrite au registre du commerce, ne publie pas de bilan bien qu'elle gère l'argent des contribuables et signe des conventions avec différentes communes du secteur. Et certes, les affaires ne vont pas trop mal. A tel point qu'en septembre 2015, elle a élargi son horizon hors de sa Toscane, remportant un appel d'offre pour la gestion de réfugiés dans la province de Sassari. Ainsi, le Chiffre d'affaire a pu encore progresser. C'est autre chose que la miserable indemnité d'un Conseiller municipal !

Au fond, la question est juste de savoir se débrouiller. L'urgence réfugiés, pour se débrouiller, est parfaite. Il suffit de la saisir par le bon bout. Tout comme l'a fait Renato Ferrari, ancien typographe de Robbio à la retraite, dans la province de Pavie. Dans sa vie professionnelle, Ferrari a fait un peu de tout, y compris chasseur d'affaires et agent d'assurance. Lui aussi a été Conseiller municipal. Le 5 août 2015, il a carrément eu une illumination : il s'est découvert une âme de volontaire et a fondé la coopérative Omnibus. Juste à temps pour signer la convention avec la préfecture de Pavie. Que voulez-vous y faire ? La fortune sourit aux audacieux, et parfois favorise les généreux. Ainsi, une semaine après sa naissance, la coopérative de l'ancien typographe put déjà accueillir ses 18 réfugiés qui furent placés dans deux appartements loués pour l'occasion à Cozzo, autre petit village de la province de Pavie. Le Maire de Cozzo, pour trester franc, avait dénoncé le caractère inadapté des locaux ; il y aurait eu des plaques d'amiante dans l'un d'eux. Mais l'ancien typographe passa outre : avec 18 500 € par mois, garantis par la Préfecture, les recettes sont sures. Et quand les retraites n'augmentent plus, il faut bien trouver autre chose...

L'accueil ? C'est l'affaire de l'ancien Maire séducteur qui balaye les rues

On l'appelle «le Maire séducteur» depuis que, d'après ce qu'on raconte, une maîtresse trahie a monté les escaliers de la Mairie pour lui mettre une claque. Mirko Betti, quadragénaire, ancien premier édile, a passé dix ans à la tête de sa commune avant de laisser la place à son successeur en 2014. Nous sommes sur l'Appenin- Forlivese, à Portico et San-Benedetto, 772 habitants, petit centre célèbre pour son abbatiale moyenageuse, pour la cascade citée par Dante dans la Divine Comédie, et sa foire aux fruits des bois. Dans l'été 2015, 40 réfugiés sont arrivés ici : ce n'est pas rien eu égard au chiffre de la population locale. Et de plus, il étaient plutôt nerveux. A tel point qu'en septembre 2015 ils ont occupé la Mairie, celle-là même où Miko Betty avait régné sans partage pendant dix ans.

Quand la révolte a éclaté cependant, le séducteur n'était plus Maire. Il était déjà passé à la gestion de l'accueil. En fait, peu de temps avant la fin de son deuxième mandat, après avoir échoué à devenir secrétaire du Parti démocrate de Forni, il a eu l'idée de monter une coopérative, l'Aquacheta Onlus, qui s'occupait de «balayage de rues et des places». Il y a de quoi sourire en lisant le bilan de la première année. Il dit explicitement que la coop travaille dans trois secteurs : «l'activité de balayage des voies publiques, l'assistance aux migrants et l'activité de prestataire en lavage», c'est-à-dire retirer le linge sale et et rendre le même, une fois propre. Vraiment. Que faites-vous ? Nous balayons les rues, nous accueillons les étrangers et nous retirons le linge sale. C'est plus-ou moins la même chose, non ?

L'Aquacheta, par ailleurs, n'a pas reçu l'attribution de l'appel d'offre de la Préfecture, mais de cette commune même de Portico et San-Benedetto. Et cela aussi, c'est intéressant : une personne est maire pendant dix ans, et quand elle ne peut plus être réélue, elle monte une coopérative qui devrait balayer les rues, mais puisque les immigrants se présentent, pourquoi ne pas en profiter, elle signe la convention avec la Commune. Le mécanisme déniché est ensuite vraiment génial : la Préfecture paye 34 euros pour chaque immigré accueilli, mais la coopérative n'en encaisse que 24 pour le logement et la nourriture ; il y a encore 2,5 euros pour le réfugié. Le reste (7,5 euros par jour et par réfugié) reste dans les caisses de la Commune. N'est-ce pas merveilleux ? Ainsi tout le monde y gagne. L'ancien maire qui s'est trouvé un emploi à la hauteur pour un Don- Juan, et son successeur qui l'en remercie sincèrement.

L'accueil ? C'est l'affaire du géomètre de la Brianza(Région historique au nord de Milan) et de l'Homme du nettoyage d'Avellino (ville à l'est de Naples).

Giani Avanzi est un géomètre de la Brianza qui a un CV respectable dans le domaine de la construction : il revendique une liste impressionnante de travaux, de la direction du chantier du Parking public de Mandello al Lario (Commune sur le bord du lac de Lecco, dans le nord de l'Italie) au projet d'appartements à Lentate, Guanzate, Cogliate et Seveso. Sur son site internet, il garantit la précision absolue des relevés typographiques, thermographiques, hygrométriques et sclérométriques (la sclérométrie est une mesure de dureté, notemment utilisée en géologie). Il est clair que ce sont des activités fondamentales. Mais qu'est-ce que l'accueil vient faire là-dedans ? Pourtant, la Préfecture de Monza a attribué deux appels d'offres en 2014 pour la gestion de réfugiés : un pour lui seul (48 406 euros) et un bien plus substantiel (978 880 euros) en partenariat avec deux coopératives.

Formellement, ce n'est pas Giani Avanzi qui a participé à l'appel d'offre et l'a remporté, mais son Bureau d'études D&G Research Humanitary association sans but lucratif, adossée au bureau d'études D&G Project et à l'entreprise de travaux publics D&G Contracts. Visiblement des activités de géomètre. Et toute avec le même siège : Villa dei Fiori Club-House à Seveso, un bel immeuble des années vingt, complètement rénové, avec 1000 m2 de superficie et où on trouve un peu de tout, des salles de réunion pour les entreprises, des salles pour les anniversaires, une zone de relaxation, des ateliers, un laboratoire de créativité, une discothèque. Et l'accueil des réfugiés.

A cette intention, le bureau d'étude D&G a publié un «communiqué institutionnel» pour la «prise en charge d'immeubles résidentiels à destiner à une activité d'accueil». Il précise, très exactement : Quiconque est intéressé par la mise à la disposition de l'organisme d'immeubles sans revenus (libres ou à à remettre en état) peut faire parvenir sa proposition. L'annonce concerne tout le territoire national. Vous voulez investir en faisant le bien . Venez donc nous voir !» C'est parfait : vous avez des logements vacants ? des maisons vides ? des taudis inutilisés ? Le géomètre Avanzi est celui qui correspond à votre cas. Avec le cœur dans une main, le portefeuille dans l'autre.

Toute la question est là : vous voulez investir en faisant le bien ? Cette question posée par le géomètre de la Brianza dans sa Villa dei Fiore Club-house, Aniello Esposito a dû se la poser de l'autre côté de l'Italie, à Teora, dans la Province d'Avellino. Aniello , trente-quatre ans, est administrateur de l'entreprise de nettoyage Delta Srl. En avril 2015, en fait, il a gagné l'appel d'offres de la Prefecture de Crotone (troisième lot) pour un total de 46 réfugiés, au prix modique de 33 euros par jour. Soit 554 000 euros par an. Une belle somme. «Je suis mon employeur» écrit-il sur son compte Facebook. Et cela se comprend : celui qui est son propre employeur veut toujours investir pour le bien. Pour les autres, c'est possible. Pour son entreprise dans tous les cas.

Ce n'est pas la Delta Srl qui a gagné l'appel d'offre, mais l'entreprise individuelle Esposito Aniello, une société créée le 30 décembre 2014. A noter : la publication de la consultation est datée du 17 décembre 2014, soit treize jours plus tôt. Donc, en bref : la Préfecture de Crotone ouvre officiellement une consultation pour les réfugiés le 17 décembre, Esposito Aniello citoyen d'Avellino monte une entreprise en treize jours, l'inscrit à la chambre de commerce, participe et gagne la consultation. Avait-il de l'expérience dans ce secteur ? Il semble que non. Avait-il déjà accueilli des réfugiés ? Il semble que non. L'homme de la Delta Srl, entreprise de nettoyage de Teora, s'était antérieurement occupé d'études commerciales, de manutention de marchandises et semble-t-il, a été associé dasn une entreprise immobilière, activités toutes exercées en Campanie et assez éloignées de la gestion des immigrés. Pourtant, concernant les réfugiés en Calabre, il a réussi à écraser tous ses concurrents. Du côté de Crotone, évidemment, on lui voulait du bien. Nous le prouve le fait que, outre les consultations de la Préfecture, l'entreprise individuelle de cet entrepreneur trentenaire d'Avellino a encore obtenu la gestion du centre San Antonio de Ciro Marina, celui pour les étrangers mineurs non accompagnés, financé avec les fonds prévus par le ministère du travail, et organisé par la commune calabraise. En juin 2015, Esposito a encaissé une belle somme de 340 230 euros. Somme respectable, non ? Dans la délibération communale, il apparaît entre autres que «l'activité principale» de l'entreprise individuelle Aniello Esposito est l'activité «d'assistance sociale». «Activité principale» : joli, non ? Evidemment, elle est née de l'occasion qui se présentait, treize jours avant la publication de l'appel d'offre de la Préfecture. Et de quelqu'un qui, jusqu'alors, s'occupait de nettoyage. Pourquoi personne n'en parle ? Au moins quand il s'agit d'enfant, ce serait trop demander qu'exiger un peu de sérieux ?

L'accueil ? C'est l'affaire de l'entreprise de dératisation.

A propos de nettoyage. A Florence, en juillet 2015, la gestion de 141 réfugiés a été confiée par la Préfecture à la Mc Multicons de Montelupo Fiorentino (Montelupo Fiorentino est une commune proche de Florence), une société qui s'occupe justement de nettoyage d'ouvrages publics et d'entreprises, de nettoyage environnemental, de dératisation, de désinfection et de jardinage. L'appel d'offre a été remporté par l'intermédiaire d'une autre société, les Services Toscans, qui a débuté son activité en juin 2015 et s'est occupée de «logistique, gestion de magasins, de préparation de commandes, de chargement et déchargement de marchandises». Les deux entreprises sont dirigées par Stefano Mugnaini, un quadra d'Ampoli (Ampoli est une ville de Toscane, non loin de Florence) qui, dans sa jeunesse, s'est occupé un peu de tout, de l'immobilier à la manutention de marchandises en passant par la location de matériels de transport fluvial.

Sa société Mc Multicons avait déjà remporté un appel d'offre avec la Préfecture de Florence en octobre 2014 pour le nettoyage et la désinfection du commissariat de Sesto Fiorentino (§Ville située au nord de Florence). Ainsi, quand en juin 2015 il fut possible de soumissionner à l'appel d'offres pour la gestion de réfugiés, on s'est dit : pourquoi pas ? Au fond, qu'y a-t-il comme différence entre le nettoyage des chiottes et l'accueil des africains ? Il est vrai que l'appel d'offre demandait une expérience en la matière, mais venez quand même ! À la Mc Multicons, on facture chaque année 3 millions d'euros pour la dératisation, la désinfection et le jardinage. Et Mugnaini a encore une expérience associative. (Mc Multicons pour le social) qui s'occupe des détenus et des personnes en difficulté. Ca peut suffire.

D'autre part, mettez-vous à la place de la Préfecture de Florence. Ils ont publié leur consultation en février 2015 et en juin, toutes les places proposées étaient déjà remplies. Le Ministère de l'Intérieur continuait à envoyer des gens, on ne savait plus où les mettre. En juillet 2015, ils ont demandé de l'aide à un peu tout le monde. Il y a de la place ? En avant ! On ne va pas trop dans le détail quand l'urgence est là.

Et voici ce qui est arrivé. Une partie des 141 immigrants confiés à la Mc Multicons (36 pour être exact) ont fini dans une vieille ferme abandonnée, un bâtiment en ruine loué à un marquis de la région, , pleine de moisissures, de rouille, de platras, d'araignées et de saleté. «Nous n'avions pas encore fini les travaux» se justifia la Mc Multicons. Et quand les photos de la honte ont été publiées dans la presse locale, il se sont immédiatement lancés dans la recherche d'une solution. Mieux vaut ne pas prendre de risques : 141 étrangers à 30 euro par jour valent 126 000 euros par mois. Qui peut se permettre de s'en priver ? A la Mc Multicons, ils n'ont pas l'expérience de l'accueil des étrangers, mais savent très bien chasser les rats. Et peut-être la crise.

L'accueil ? C'est l'affaire de la société de pêche de Vibo Valentia (nom d'une ville et d'une province de Calabre)

Et si tous, enfin, allaient pêcher le réfugié parce que la société de pêche ne veut plus tirer le diable par la queue ? Nous sommes à Vito Valentia, en Calabre. L'association, faute de mieux, a eu le bon goût de changer de nom : dans la décision de la Préfecture, en date du 22 juillet 2015, il était écrit en réalité que 620 réfugiés (au prix de 33,50 euros par tête et par jour) étaient confiés à «Protection Civile Monteleone, anciennement société de pêche de Fisa». Mais la continuité est assurée, et le président reste le même : l'association créée pour s'occuper du championnat italien de pêche à la carpe et de la coupe d'Italie de pêche à la truite a en charge des Soudanais et des Sénégalais. Ça en vaut la peine : 620 réfugiés à 33,50 euros chacun, cela signifie encaisser 20 770 euros par jour, c'est-à-dire 623 100 euros par mois. Quelle entreprise pourrait facturer autant dans cette région ?

De fait, la société de pêche, après avoir remporté l'appel d'offre, a annoncé 15 embauches. Elle est passée de 0 à 15 salariés. «Une ville fantôme comme Vibo Valentina n 'aurait jamais imaginé avoir un ballon d'oxygène grâce aux bateaux apparus à l'horizon» écrit Frederico Fubini sur le «Corriere della Serra». Et il raconte comment fonctionne le business : une partie des immigrés confiés à l'association est placée dans le village touristique Torre Sant'Irene, qui garantit la prise en charge complète, gîte et nourriture, pour 25 € par jour et par tête. La différence entre les 33,50 euros de la préfecture et les 25 € de dépenses dédiées au réfugiés, soit 8,5 euros, va dans la poche de l'association. Multipliez par 620, vous aurez le gain net des anciens pêcheurs de truites : 5000 euros par jour. N'est-ce pas une «pêche miraculeuse» ?

 

Notes de traduction

On trouve parfois un personnage «indagato dalla Procura». Indagare qc signifie enquêter sur qqchse. L'équivalent en France : Le procureur s'est saisi de l'affaire. Il n'existe pas une expression simple correspondante ; «mis en examen» est trop fort à ce niveau. Il semble que «indagare» signifie préparer la mise en examen. Par exemple en France, on a «indagato» François Fillon quelques mois avant de décider de sa mise en examen.

On trouve : appalto, bando della Prefettura, etc.... il y a probablement un sens juridique précis à ces termes, mais il semble qu'ils soient utilisés dans un sens général, comme, en France, pour les non initiés, il n'y a aucune différence entre «consultation» et «appel d'offre» : je traduis donc assez librement, en fonction du contexte et pour rester dans les règles d'écriture françaises : éviter les répétitions, mot long derrière le mot court...

De même, on trouve, pour désigner la même notion, les mots «stranieri, progughi, immigranti » que je traduis également par «étrangers, réfugiés, immigrés» de manière assez libre.

Page 10 : «buttarsi sull'Affare Accoglienza» traduit par «se lancer dans l'accueil» car «buttarsi» ne se traduit pas, ici, par «se mettre».

page 16 : «il boccone e ghiotto» (la bouchée est appétissante) traduit par «le gâteau est est appétissant»

page 19 : «Busta paga» n'est pas traduit par «feuille de paye» mais par bulletin d'indemnité, car il s'agit d'un élu municipal.

page 19 : «Il 5 agosto 2015, pero, a havuto....». Le mot «pero» est ici intraduisible. Il signifie «mais» ou «eh bien !» mais ici, en français, ça n'apporte rien. La notion de surprise qu'il sous-entend est traduite par le mot «carrément»

page 21 : traduction la plus proche : «ce n'est pas peu, par rapport aux résidents». En français, c'est moche, d'où la traduction : «ce n'est pas rien eu égard au chiffre de la population local»

page 21 «...regnato incontrastato» : l'expression française la plus proche est «regner sans partage

A éclaircir :
page 19 «basta con questi costi della politica» que j'ai traduit par : «Ca suffit, ces coûts dus à la politique !»

Page 17 : Parioli, est-ce un quartier de Rome ou un village dans la région de Rome ?

Page 21 : le fin de la phrase, sans verbe «e per di piu pure un po nervosetti» est étrange. Je propose de la traduire par «Et de plus, il étaient plutôt nerveux.» qui semble s'accorder avec la suite.

Page 21 : à 11 lignes de la fin, le «perche no», traduit en français, ne rend pas l'idée de profiter de l'occasion. d'où le «pourquoi ne pas en profiter ?»

Page 22 : «una lista infinite di lavori» : en français, on ne dirait pas infini. Plutôt «une liste impressionnante».

page 22, mais pas seulement : «insieme con...» n'a pas d'équivalent en français. Je le traduis généralement par «en partenariat avec...»

page 22 : «testualmente» : «textuellement» est peu utilisé en français.

Page 22 «cosa aspetti» est une forme que je ne connais pas. mot-à-mot : ainsi tu attends. Dans le contexte, elle semble signifier : répondes à l'appel d'offre et vous serez satisfait». Je la traduis par «venez donc nous voir»

Page 23 commence avec une phrase très longue, que j'ai préféré scinder en deux. «movimentazioni merci» : manutention de marchandise, si j'en crois les exemples vus sur le web «determina del comune» : délibération, si j'en crois les exemples vus sur le web